EDITO

Nous entrons dans l’année 2012 forts de ce que nous avons semé lors de la célébration de notre centenaire en décembre 2011 :

Je souhaite tout d’abord rendre hommage à l’engagement de tous, administrateurs, bénévoles, salariés, étudiants et personnes adhérentes au centre social qui ont préparé avec enthousiasme cet événement.

Je veux saluer et remercier les partenaires et amis qui sont venus nombreux fêter l’ENS à cette occasion.

Revenir sur le passé doit nous faire avancer pour l’avenir.

Jacques ELOY, administrateur de l’ENS, clôturant le colloque a tracé pour nous quelques perspectives précieuses pour la suite… je lui laisse la parole…

Martine TRAPON, Directrice Générale

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« Je suis sociologue, retraité de l'enseignement supérieur… à l'aise parmi les travailleurs sociaux !

Je suis militant et quelque peu historien des centres sociaux.

Je suis aussi un récent administrateur de l'E.N.S. qui estime avoir quelques responsabilités quant au futur de l'école et du travail social et c'est, en tant que tel, que je vous propose de tirer quatre enseignements de cette journée de colloque.

Tout d'abord, il me paraît important de revenir sur le sens initial du mot « social » employé par l'Ecole Normale Sociale depuis son origine et pendant des décennies, y compris dans son appellation même. Il convient de s'aviser qu'à l'époque de la création de l'école, les droits sociaux, les politiques sociales, l'Etat providence n'existaient pas, mais que, par contre, il existait une monumentale question sociale issue, comme indiqué ce matin par Emmanuel Jovelin, de la révolution politique de 1789 et de la révolution industrielle. Ces révolutions ont rendu possible une séparation du capital et du travail, générant un antagonisme de classes. Elles ont conduit  d'innombrables travailleurs à subir des conditions de travail et de vie inhumaines et elles ont déstructuré les institutions intégratrices préexistantes : la famille, le voisinage, la profession, la Nation. Alors, fait notable, naissent, à côté des « Œuvres charitables » et s'en différenciant, des « Œuvres sociales » qui se donnent pour but d'établir davantage de justice sociale et de restaurer les institutions sociales intégratrices. L'E.N.S. est l'une de ces œuvres sociales axées sur la syndicalisation des travailleuses à domicile puis sur la formation de travailleurs sociaux. Ces initiatives sont le fait de catholiques, minoritaires parmi les catholiques, parce que « sociaux ». Ils se référent à la conception de la société formulée par le pape Léon XIII en 1891 dans son encyclique « Rerum Novarum » et l'E.N.S. fera de cette encyclique la base de son enseignement social pendant des décennies. Ce qu'il faut retenir, me semble-il de cette histoire, si du moins on ne se crispe pas sur sa dimension religieuse, c'est que l'E.N.S. se positionne d'emblée sur des problèmes de société pour tenter d'y apporter des réponses. Qu'en est-il aujourd'hui à l'E.N.S. ? Quelles analyses fait-elle du retour de la question sociale ? Comment interprète-t-elle les politiques publiques actuelles qui risquent d'accepter la constitution d'une société duale ? Comment escompte-t-elle agir pour y faire face ?

La seconde considération que je soulignerais, c'est celle indiquée par Henry DELAUNAY BELLEVILLE, Président de l'Ecole Normale Sociale, à l'ouverture du colloque concernant le croisement à l'E.N.S. de deux traditions, de deux dynamiques, toutes deux centenaires : celle d'une école dévolue à la formation de militantes, puis de professionnelles de l'action sociale et celle de l'action territorialisée des centres sociaux. En effet, la conception de l'action initiée, dès le début du XXe siècle, par les Maisons sociales, par les Résidences sociales, appelées plus tard centres sociaux, est souvent mentionnée comme étant le premier exemple français de travail social communautaire. A l'égal d'André BUTILLARD et d'Aimée NOVO, pionnières de l'E.N.S., les centres sociaux ont aussi leurs figures emblématiques : Marie GAHERY, Mercédès LE FER DE LA MOTTE, Apolline de GOURLET, Marie-Jeanne BASSOT, des grandes dames qui gagneraient à être davantage connues pour leur contribution à l'émergence du travail social en France. « L'Espace Torcy » que nous a présenté Katia LAMARDELLE cette après-midi s'inscrit dans cette tradition et Martine TRAPON, Directrice générale de l'E.N.S., fait, en sa personne, la jonction entre les deux dynamiques, puisqu'en tant que bénévole, elle est aussi Présidente de la Fédération des centres sociaux de Paris. Je crois que cette articulation, qui n'est pas le fruit du hasard, donne des atouts à l'E.N.S. pour penser et agir son avenir.

Je tire un troisième enseignement de cette journée en me référant aux indications données par Henri PASCAL sur la contribution active de l'E.N.S. à la constitution d'une professionnalité pour les travailleurs du social. L'E.N.S. a notamment œuvré pour la reconnaissance de la différenciation des métiers d'infirmières visiteuses et d'assistantes sociales, non pas par esprit corporatiste mais pour préserver l'ambition de transformation sociale et de prévention du travail social. En associant une maîtrise de méthodes d'action et cette ambition sociale, les travailleurs sociaux ont acquis une autonomie relative. Ils ne sont pas que des salariés. Ils peuvent porter un projet de société tout en agissant en interaction avec les populations et les politiques publiques.

Enfin, mon quatrième enseignement relève plutôt d'une réaction personnelle au terme de cette journée d'apports et de discussions. On ne peut en rester à l'incantation d'un travail social outil de transformation sociale, il faudrait aussi se poser au moins trois questions : à quelle échelle agir, avec quel pouvoir et avec qui ? Il me semble qu'il est maintenant urgent de privilégier la troisième question et de se mettre à agir, non pas pour/avec avec des « cas sociaux », des « ayants-droits », des « exclus » … mais avec tous ceux-là considérés comme des acteurs potentiels, voire immédiats, comme des personnes membres de réseaux familiaux, de voisinage, .... pouvant s'impliquer dans des réseaux de solidarité et devenir sujet collectif. En somme, il est essentiel d'accroître le pouvoir d'agir de chacun. Une manière de le faire, c'est de lézarder le mur du sentiment d'impuissance et de la résignation en entreprenant des actions, même très modestes, le plus souvent localement, capables de modifier un tant soit peu une/des situations invalidantes. De cette manière, on réactive ce que j'appelle une « solidarité incarnée », portée par des personnes concrètes qui se mettent à coopérer au regard de leurs enjeux d'existence, une solidarité incarnée qui peut encore bénéficier de l'apport de la solidarité nationale qui, ce faisant, pourrait réacquérir un sens et ne plus être vécu uniquement comme un dû.

Et, pour ne pas conclure mais pour se donner des perspectives, je vous propose deux citations, pour compagnons.

La première reprend un avertissement d'Andrée BUTILLARD prononcé à Paris en 1928, lors de la première Conférence internationale de Service social : " ... au service social quel qu'il soit, bénévole ou rémunéré, spécialisé ou non, il faut des idées directrices [c'est-à-dire une vision de la société, ndlr]. Sans elles, le service social, hypnotisé par les cas individuels, risquerait de perdre de vue l'ensemble et deviendrait a-social ou même, peut-être, anti-social ".

La seconde citation, plus lapidaire et plus exigeante encore, est due à Max Weber : " La quête de sens est un luxe dont on ne peut se passer " ».

Jacques ELOY, sociologue, administrateur de l'ENS